Lugubris Lamentatio

Il n’aura fallu que quelques jours pour passer d’une dédaigneuse insouciance à l’état de guerre sanitaire. L’immense orgueil d’une société mondialisée, d’une arrogance à ce point illimitée qu’elle s’approprie une ère géologique, l’anthropocène, sûre de sa maîtrise technologique, reposant sur une productivité démesurée, assurant une gestion millimétrée des flux de marchandises, convaincue de sa domination planétaire, est totalement bouleversé par une autre espèce vivante dont la taille se mesure en nanomètres. Cette espèce est très fragile, ne peut survivre que quelques heures à l’air libre, est aisément éliminée par des produits chimiques que l’on peut fabriquer en quantités aussi industrielles que notre civilisation d’êtres supérieurs. Les virus ont des structures très simples ne possédant aucun système d’énergie. Ils doivent donc trouver l’énergie de se reproduire à l’extérieur en pénétrant des cellules disposant des conditions adéquates leur permettant de se répliquer. Et pourtant ces êtres minuscules, négligeables, ces plébéiens côtoyant la sophistication, non seulement tuent mais désorganisent une société d’êtres bien plus évolués et tellement conscients de l’être. Le colosse se rend compte que ses pieds sont d’argile.

Il y a une certaine ironie à considérer que le coronavirus qui a un besoin aussi désespérément rapide de se procurer une source d’énergie pour survivre et se développer s’attaque à l’humain. Les hommes ont développé la société dite « moderne » en se gavant d’énergie, faisant jaillir le sang noir des profondeurs, des millions de seringues piquant la surface du sol destinées à alimenter le développement, le progrès, le confort, l’économie. Le bois avec son prolongement le charbon, le gaz, le nucléaire, le soleil, le vent, la chaleur de la terre, l’eau sont domestiqués grâce à des ouvrages de plus en plus gigantesques pour les transformer en énergie au service d’une fuite en avant démiurgique. L’homme était devenu le nouvel alphabet de la planète, et sublime hybris, même sa destruction ne pouvait provenir que de lui.

Or à l’aune des événements que nous endurons tous, il importe de nous interroger sur la dichotomie que l’on rencontre entre les diverses projections que nous voulons associer à l’évolution de la société humaine et les multiples niveaux de réalités objectives qui entrent de plus en plus souvent en contradiction avec ces identifications mentales et sociales. « La civilisation n’est qu’une mince pellicule au-dessus d’un chaos brûlant » disait Friedrich Nietzsche. On constate qu’il suffit de gratter quelques nanomètres de cette pellicule pour révéler la barbarie sous-jacente en toute transparence. Ce virus est une couronne de projecteurs qui illuminent les couches stratigraphiques de notre société avec l’impavide férocité du non jugement. C’est à nous, les humains, de reconsidérer en profondeur le sens de ce qu’est la civilisation.

Applaudir les équipes médicales à heures fixes depuis ses fenêtres relève d’un bon sentiment, d’une marque de solidarité aux nettoyeurs d’un Tchernobyl viral. Pourtant beaucoup de ceux qui témoignent ainsi leur reconnaissance ont voté pour un gouvernement qui n’arrête pas de démanteler le système hospitalier. Oubliées les multiples grèves des professions de santé à cause de conditions de travail dégradées, effacée la démission de 1 200 chefs de services hospitaliers de leurs fonctions administratives, oblitéré le départ de 30 % des infirmières dans les cinq ans suivant l’obtention de leur diplôme, négligés les burn-out et les suicides, oubliés les services d’urgence surchargés dans des locaux sous-équipés ou vétustes et les malades abandonnés durant des heures sur des lits alignés dans des couloirs, disparues les charges de CRS bastonnant allègrement les personnels médicaux osant manifester.1 Il faut se taire afin que les médecins se concentrent pour soigner et sauver des vies, comme si l’absence de critique des décisions politiques ayant entraîné une telle déliquescence pouvait préserver l’existence des êtres qui nous sont chers. Et tant pis si les masques manquent, éternuer dans le creux du coude est bien plus efficace ânonnent les fameux « experts » que l’on ressort à chaque grande occasion. Des « spécialistes » qui pour les uns instillent le spectre de la peur en agitant la menace d’un nombre invraisemblable de morts et pour les autres égrènent un discours rassurant et paternaliste. Ces nombreuses personnalités installées comme des tiques au sein du système jouent leur rôle d’opium auprès du peuple pour l’enfumer. Ils sont payés pour cela. Et tant mieux si l’on ne dispose pas de suffisamment de tests de dépistage du virus, car cela permet de rester dans une rassurante sous-évaluation du nombre de personnes infectées. Le gouvernement français déclare que les tests « conduiraient à saturer la filière de dépistage » (un nouvel aveu de manque de moyens), contrairement au directeur de l’OMS qui a recommandé d’effectuer « un test pour chaque cas suspect ».

La population se tourne avec un espoir dont la démesure a été orchestrée vers la figure du Chef, de l’État, du Gouvernement. Elle demande, elle supplie leur Chef, hier critiqué aujourd’hui glorifié, de leur concéder encore davantage d’atteintes à leurs libertés individuelles. Les interdictions, déjà particulièrement nombreuses dans un état qui se déclare démocratique, se multiplient encore plus rapidement que le coronavirus lui-même. Il y a quelques mois à peine, les forces de l’ordre avaient réussi à maintenir le pouvoir d’un État chancelant par un déchaînement programmé de brutalité et de violence, installant une chape de terreur (on pourrait légitimement parler de terrorisme d’État) en portant notamment atteinte au droit de manifester, embastillant, humiliant, mutilant, tuant impunément. La crise du coronavirus monopolise une fois de plus les forces de l’ordre qui doivent faire respecter toutes les interdictions supplémentaires. Mais cette fois, le risque de remise en cause du système étant inexistant, les forces de l’ordre sont considérées par le pouvoir comme les poilus de 1917, de la chair à virus, des serviteurs sans masques ni distance de sécurité. Les forces de l’ordre sont les garantes de la pérennité du pouvoir, mais on voit bien qu’elles n’en sont que les muscles, alors que seule la survie du cerveau importe vraiment. La police dite « de base » va-t-elle enfin se rendre compte qu’elle est aussi jetable que les masques qui encombrent les poubelles des ministères ?

Il est tellement rassurant de répondre à une situation exceptionnelle par des dispositions exceptionnelles. Chaque pays s’y emploie avec zèle, doté de ses spécificités socio-politiques. L’Italie avec un système médical légèrement plus atrophié que le système français, en paye le prix fort, malgré une réactivité politique rapide. L’Allemagne avec des stocks médicaux bien fournis, des tests pour chaque cas suspect, 25 000 lits disponibles pour les cas graves (5 500 en France) n’a pas cherché à plonger ses citoyens dans un état de panique. Les États-Unis avec les habituelles rodomontades dignes d’un débile mental (au sens psychiatrique du terme) de leur président actuel, et un système de santé néolibéral dimensionné pour les riches vont souffrir. La Grande-Bretagne est revenue tardivement sur sa doctrine initiale d’immunité de groupe, une stratégie typiquement néolibérale du « faire et laisser-faire » qui se serait soldée en centaines de milliers de morts. Le Brésil, dont le président est encore plus irresponsable que celui des États-Unis, va subir la criminelle inconséquence d’une politique indigente. La Chine dont l’autoritarisme brutal a jugulé la maladie exporte ses médecins généraux en Europe en donneurs de leçons largement médiatisés comme des sauveurs et assure la promotion de l’impitoyable efficacité de son régime impérialiste (les Droits de l’Homme qui constituaient déjà un sujet évoqué avec une parcimonie toute diplomatique seront jetés dans un cul de basse fosse).

La France avec son système pyramidal doté à son sommet d’une aristocratie élitiste dominée par un Chef Providentiel et tout puissant s’ordonne sur la fascination de l’autoritarisme à la chinoise et vote des lois d’exception qui ont pour effet de limiter très drastiquement des libertés fondamentales. Certes, leur but est prioritairement de juguler la pandémie. Mais, on l’a déjà constaté après les attentats de 2015, la tentation de maintenir et de reconduire des mesures restrictives est loin d’être négligeable. Étrangement (…), il est toujours plus difficile de rendre au peuple des libertés dont il a accepté de se démettre durant un temps de crise, plutôt que de supprimer des limitations et d’attribuer davantage de libertés. Le Grand Timonier veut envoyer les serfs indolents récolter les champs, assisté des maîtres de la FNSEA comme de zélés supplétifs munis du fouet de la « sécurité alimentaire nationale ». Le système français croule sous les contraintes, il en vacille comme un marin ivre. Nul doute que le gouvernement en appellera au civisme pour « reconstruire » le pays après la crise, panser ses plaies et se remettre au travail comme de bons petits soldats du capitalisme. Les médias y veilleront. Certaines mesures d’exception seront entérinées comme faisant désormais partie du cadre social normal. Le peuple français n’est pas pour autant complètement lobotomisé et reste réfractaire, les gueux ont conservé le germe de la révolte. Qui peut savoir combien de citoyens auront pris le temps de réfléchir à ce qu’ils souhaitent faire de leur vie, retrouvant une certaine indépendance de pensée avant, peut-être, d’amorcer une nouvelle direction vers l’être et non plus stagner dans l’avoir. Une réflexion sur le sens de leur existence alors que le souffle de la mort et de la maladie passait et repassait devant leur porte, et parfois pénétrait dans leur foyer.

La pandémie attise également les symptômes de nos déficiences au niveau individuel. Dévaliser les rayons de supermarché avec la rage de l’apprenti survivaliste. Quitter les grandes villes pour rejoindre une résidence secondaire et donner ainsi l’occasion au virus d’atteindre le moindre village. Fanfaronner l’inconséquence de sa jeunesse persuadé que le virus ne touche que les « vieux », alors que simultanément il est interdit aux plus proches d’accompagner celui ou celle qui se meurt. Cracher sur les boutons d’ascenseur dans les quartiers afro-américains pour des suprémacistes blancs néo-nazis débordant d’une maladive haine bien plus sinistre qu’une épidémie. Des crémations et enterrements accablants, sans fleurs, ni couronnes, ni veillées, ni familles nombreuses, ni embrassades, assortis d’une multitude d’interdictions pour les cérémonies. Des parents qui découvrent la cohabitation avec leurs enfants alors qu’ils avaient pris l’habitude de s’en débarrasser en les sous-traitant à l’éducation nationale, une institution qui en profite pour les formater à devenir les dociles rouages de la cyclopéenne machine économique capitaliste. Se plaindre depuis sa villa avec piscine à débordement que le débit internet est moindre qu’à Paris pour supporter ses séances de télétravail et de yoga online (vivement la 5G).2

« Une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique.3 » Il n’est pas nouveau d’observer que le néolibéralisme se trouve emporté dans une spirale de paradoxes intrinsèques à son fonctionnement. Cependant la marche lente infligée par le virus permet à tous ceux qui sont volontairement ou non plongés dans la frénésie par le système capitaliste de prendre le temps d’élargir leur champ de connaissance et de réflexion, malgré les dévoreurs de temps de cerveau disponible (télé-travail, enfants, jeux en ligne, télévision, pornographie, applis des téléphones portables, réseaux sociaux). Il est possible de (re)découvrir ce que l’aristocratie politico-médiatique considère à juste titre comme une prise de conscience dangereuse pour sa pérennité de classe : le capitalisme est voué à la faillite parce que ses multiples contradictions internes ne sont pas viables. On voudra nous faire croire que le coronavirus en est responsable, alors qu’il n’est que le révélateur de la banqueroute du système tout entier. Cette crise n’abattra pas le système capitaliste, il s’en relèvera comme un boxeur sonné qui continuera son combat contre son adversaire, le principe de réalité, lequel lui martèlera encore et encore son incompatibilité existentielle jusqu’au knock-out définitif.

Le bouc émissaire est-il une espèce sauvage en voie de disparition, pangolin ou chauve-souris ? (Avec sa logique dénaturée le capitalisme n’avait pas attendu cette pandémie pour s’attaquer aux animaux, symboles d’une existence libre, contraires à la bureaucratie comptable et au rendement économique, la dénomination même de « sauvage » étant une insulte à la civilisation). Non. Les zoonoses (transfert de maladies par des animaux aux humains) sont directement suscitées par l’exploitation forestière et minière, par la construction de routes supposant la migration des hommes dans les espaces les plus reculés, par la débauche pantagruélique de cuisiner et de commercer tout ce qui vit. C’est l’une des branches de la civilisation, à savoir le bouleversement des écosystèmes afin d’alimenter la machine en matières premières, qui est responsable de l’émergence de maladies nouvelles.4

Il y aura un avant et un après. Quel sera le nombre final de morts du coronavirus ? Combien de vies épargnées grâce à la diminution de la pollution atmosphérique, aux accidents de voiture et de travail n’ayant pas eu lieu ? Puisque cette civilisation adore s’emmitoufler de chiffres, se pourrait-il que le bilan des morts après cette crise soit moindre que le nombre de morts entraînés par le fonctionnement « normal » du monde capitaliste ?

Christophe Thro

Relecture : Lola Bearzatto

3 Frédéric Lordon, Les connards qui nous gouvernent

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